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Livre VI. Chapitre 3. LA FÉMINITÉ


          Ici, j'approche d’une thèse cruciale. Et pourtant, aussi importante soit-elle, j'ose à peine en dire quelques mots.
          La doctrine de l'enseignement chrétien que nous allons aborder existe depuis près de 2000 ans. Chaque dogme du Symbole de foi était remis en question, et de leurs diverses interprétations naquirent des schismes, des sectes et des hérésies. Même les différences rituelles les plus insignifiantes se transformèrent parfois en un véritable gouffre séparant les schismatiques de l'Église dominante. Mais tout au long des dix-neuf siècles, semble-t-il, il n'y ait jamais eu de désaccord sur ce qui était considéré comme le principe de base – les trois hypostases de la Sainte Trinité : Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit.
          Je ne souhaiterais pas soumettre l'émergence de cette conception précise de la Trinité au sein de l'Église chrétienne à une analyse historique ou psychologique. Je ne dispose ni du matériel nécessaire ni des connaissances requises pour cela. Et même si j’en possédais les deux, je me méfierais de toucher, avec une lancette de l'analyse rationnelle, les profondeurs spirituelles les plus mystérieuses où cette idée surgit et fut définie au cours des premiers siècles après J.-C.
          Permettez-moi seulement de vous rappeler un passage de l'Évangile qui, me semble-t-il, va dans la direction opposée d'une telle compréhension du mystère de la Trinité. Les Évangiles canoniques (Matthieu et Luc) affirment clairement et distinctement que la Vierge Marie a conçu l'Enfant Jésus par l'action du Saint-Esprit. Nous pouvons donc conclure que ce n'est pas Dieu le Père qui était le Père du Christ humain, mais le Saint-Esprit. Mais comment est-ce possible ? L’éternelle conception de Dieu le Fils par Dieu le Père aurait-elle pu s’exprimer mystiquement dans le monde historique et humain autrement que par la naissance de l’homme Jésus par les puissances de la Même hypostase ? Mais non, le récit de l'Évangile est très clair. C’est un autre point qui reste obscur : la compréhension de la troisième hypostase par l’Église chrétienne. Tout au long de l'histoire de l'Église, le dogme de la troisième hypostase n'a jamais été développé. On est même frappé par le contraste entre le développement très détaillé – peut-être même trop détaillé – de la doctrine de Dieu le Fils et l’espace presque néant que représentent les formules dogmatiques concernant le Saint-Esprit. Mais, au fond, il n'y a rien d'étrange là-dedans. Ce n’est pas un hasard si la religion chrétienne s’est précisément nommée chrétienne : sans indiquer son origine du Christ, ce nom reflète le fait que cette religion est la révélation de Dieu le Fils par excellence, c’est-à-dire ce n’est pas tellement la religion de la Trinité, que celle du Fils. Voilà d’où viennent cette généralisation excessivement vague, cette ambiguïté, ce manque d'exhaustivité et parfois cette contradiction dans les dogmes concernant les autres hypostases.
          Car qui pourrait être Dieu le Père Lui-même sinon un Esprit ? Uniquement un Esprit. Et surtout un Esprit Saint, contrairement à tous les autres esprits qu’il a créés, car chacune des monades créées par Dieu, et même celles nées par Lui, peut – et beaucoup l’ont fait – faire un choix négatif, une apostasie ; mais le Père (cela est évident) ne peut se détourner de Lui-même. Il est primordial, immuable, limpide et sans ombres, et c'est précisément en ce sens qu'Il est appelé Saint. Peut-on donc retirer à Dieu le Père les deux de Ses propriétés initialement inhérentes : d’être un Esprit et Sa sainteté ? Sur quoi se fonde l'attribution à Dieu le Père privé de Saint Esprit d'une signification totalement autonome en tant que troisième élément de la Trinité ? En général, sur quelles paroles du Christ, sur quel témoignage des quatre Évangiles peut-on fonder l'enseignement selon lequel Dieu le Père est une hypostase de la Trinité et le Saint-Esprit en est une autre ? Les Évangiles n'en font aucune mention. Pour justifier cette idée, on cite ces paroles de Jésus, Sa célèbre prophétie : « Je vous enverrai l’Esprit du Consolateur, et il vous conduira dans toute la vérité. » (Jean 16:13) Le Grand Schisme, qui a divisé l'Église chrétienne en deux moitiés, orientale et occidentale, est né des différentes interprétations de ces mêmes mots ; et pourtant, les deux interprétations partaient d'un postulat commun : l'idée apparemment incontestée que Jésus fait ici référence à la Troisième Hypostase en tant qu'Esprit Consolateur. Mais ces paroles ne contiennent pas la moindre indication que ce consolateur soit la Troisième Hypostase, ni aucune hypostase d'ailleurs. Rien n'indique non plus que les expressions « l'Esprit Consolateur » et « Dieu le Saint-Esprit » doivent être comprises comme signifiant la même chose. N’est-il pas plus naturel et cohérent, plus évident à tous égards de considérer une autre solution : que Dieu le Saint-Esprit est précisément Dieu le Père, car Dieu le Père ne peut être rien d’autre qu’un Esprit et Il ne peut être que Saint.
          Là encore, j'aborde les racines d'un si grand enseignement, en opposant une voix solitaire à un chœur si puissant et si vaste qui résonne depuis tant de siècles qu'il ne peut y avoir aucun doute sur la nature des réponses qu'il suscite, même s'il ne sera entendu que par une seule personne. Même, je me rends compte qu'aux yeux de certains, je serai reconnu coupable d'un grand crime spirituel et accusé du seul péché impardonnable (selon l'Évangile) : le blasphème contre le Saint-Esprit. Je déclare solennellement : je m’incline devant le Saint-Esprit, je L’honore et je Lui adresse mes prières avec la même révérence que les autres chrétiens ; et je ne vois non seulement aucun blasphème contre Lui, mais pas la moindre atteinte à Son image dans l’idée qu’Il est Dieu le Père et que Dieu le Père est Dieu le Saint-Esprit, et que ce sont là deux noms pour une seule et même personne – la Première Personne de la Sainte Trinité.
          Et je tiens à préciser que je n'exprime ici que mon opinion personnelle, qui ne prétend à rien. J’avoue que cette opinion me semble une conclusion à laquelle devront parvenir beaucoup, beaucoup de gens avec le temps. Cela a également été confirmé par l’instance supérieure qui demeure pour moi la seule autorité décisionnelle. Cependant, je considère que personne n'est autorisé à insister sur la justesse exclusive et absolue de cette idée et sur son obligation dogmatique. L'autorité légitime et généralement évidente, habilitée à résoudre une telle question, pourrait être le Huitième Concile œcuménique, où des représentants de toutes les confessions chrétiennes actuellement existantes et ceux de la Rose du Monde discuteraient de cette thèse, ainsi que de la thèse sur la vérité absolue et l'irrévocabilité des décrets des Conciles œcuméniques en général, et, peut-être, reconsidéreraient certains points du dogme orthodoxe. Tant que cela n'arrive pas, personne dans la Rose du Monde ne pourra prétendre que l'ancien dogme est complètement faux : on ne peut que croire selon sa conscience et sa propre expérience spirituelle, et œuvrer pour la réunification des Églises, pour la résolution de tous les malentendus.

          Ceci dit, l'idée exprimée ici ouvre la voie à l’étude d'un autre problème, non moins fondamental.

          On sait que dans le christianisme du début du XXe siècle, parmi les gnostiques ainsi que les penseurs chrétiens, flottait un sentiment vague mais ardent et persistant du Principe Féminin Mondial : le sentiment que ce Principe n’est pas une illusion, ni un transfert de catégories humaines au plan cosmique, mais une réalité spirituelle supérieure. Apparemment, l’Église visait à donner libre cours à ce sentiment en sanctifiant de son autorité le culte de la Mère de Dieu en Orient et le culte de la Vierge Marie en Occident. Et en effet, avant la vénération respectueuse du Principe Mère irrationnellement innée chez les masses, il se dressa dans leur conscience une image précise, vers laquelle cette vénération se précipita. Mais le sentiment mystique dont je parle, le sentiment de la Féminité Éternelle comme le principe cosmique et divin, ce sentiment restait inapaisé. La dogmatisation précoce et incontestable de la doctrine des hypostases plaçait les partisans de ce sentiment dans une position particulière : pour ne pas tomber dans l'hérésie, ils étaient contraints d'éluder la question fondamentale pour ne pas la divulguer, parfois d'identifier le Féminin Mondial à l'Église Universelle ou, enfin, de faire une abstraction de l'un des attributs de la Divinité – Sa Sagesse – et de personnifier cette abstraction en l'appelant Sainte-Sophie. Les plus hautes autorités ecclésiastiques évitaient de s'exprimer clairement sur cette question, et cela ne peut leur être reproché, car l'idée de la Féminité Universelle évoluerait obligatoirement en l'idée que de la Divinité puisse avoir un aspect féminin, ce qui, naturellement, menace de briser les idées dogmatiques sur les personnes de la Sainte Trinité[1].
 
[1] Il serait extrêmement intéressant de voir un jour une étude majeure consacrée à l’histoire et au développement de l’idée de la Féminité Eternelle, du moins dans les cultures chrétiennes. Et, bien sûr, une telle étude gagnerait à inclure d’autres religions, notamment celles dont les panthéons abritent des images de grandes déesses miséricordieuses : l’hindouisme, le mahayana, les anciens enseignements polythéistes et, bien entendu, le gnosticisme.

          J'ai rencontré de nombreuses personnes très raffinées culturellement et intellectuellement, possédant une expérience spirituelle incontestable, et qui pourtant étaient surprises, voire offensées, par l’idée de transfert du concept du genre et des catégories humaines en général aux mondes de la réalité suprême, et même au mystère de la Divinité même. Ils y voyaient une conséquence de l'ancienne tendance à anthropomorphiser les sphères spirituelles à cause des limites de la conscience humaine. D’ailleurs, la protestation du monothéisme musulman strict contre l’idée de la Trinité et contre le culte de la Mère de Dieu provient de sources très similaires (psychologiquement parlant). C’est pourquoi le déisme et le monisme cosmopolite abstrait moderne sont si intolérants à l’égard de l’idée de la Trinité, de la croyance aux grands esprits et, bien sûr, de l’idée de la Féminité Éternelle. Même l'accusation de polythéisme que Mahomet a lancée contre le christianisme il y a 1 300 ans est reprise, aussi ridicule qu'elle puisse paraître.
          De telles accusations reposent soit sur une compréhension excessivement simpliste des idées chrétiennes, soit sur un refus d'approfondir la question. Ni dans le christianisme historique, ni encore moins dans ce concept, il n'y a aucun transfert des catégories humaines au divin, mais il y a quelque chose de fondamentalement opposé. L'unité de Dieu n'est évidemment sujette à aucun doute : il serait naïf d'y chercher un retour aux temps de Carthage, d'Ur ou d'Héliopolis. Les hypostases sont les diverses manifestations extérieures de l'Entité Unique ; c'est ainsi qu'Elle se révèle au monde, et non ainsi qu'Elle demeure en Soi. Mais les manifestations extérieures sont tout aussi absolument réelles que la présence en Soi ; voilà pourquoi les hypostases ne peuvent en aucun cas être considérées comme des illusions ou des aberrations de notre conscience.
          En se manifestant extérieurement, l'Un manifeste une certaine polarité intérieure qui lui est propre. La nature de cette polarité au sein du Divin est transcendante pour nous. Mais, lorsqu'elle est révélée extérieurement, elle est perçue par nous comme la polarité de deux principes gravitant l'un vers l'autre et n'existant pas l'un sans l'autre, s'unissant éternellement et sans cesse dans un amour créateur et donnant naissance au troisième et dernier : au Fils, au Fondement de l'Univers, au Logos. Se déversant dans notre univers, la divinité conserve cette polarité inhérente qui imprègne toute la spiritualité et toute la matérialité de l'univers. Elle se manifeste différemment à chaque niveau d’évolution. En matière inorganique accessible à la perception humaine, on peut probablement considérer cette polarité comme la base de ce que nous appelons la loi de la gravitation, en électricité ce sont les bornes opposées, etc. Dans la matière organique de notre couche, ici, cette polarité du Divin se manifeste dans l'opposition des principes masculin et féminin. Je le répète et j'insiste : ici, car la polarité de la Divinité qui est à la base de cette opposition, ne peut être comprise en elle-même, dans sa nature.
          C’est pourquoi la Féminité Divine est appelée la Mère du Logos et, à travers Lui, la Mère de tout univers. Mais l’union éternelle entre le Père et la Mère ne modifie pas Son essence éternelle ; voilà pourquoi la Mère des mondes est appelée la Vierge de toujours.
          Ainsi, dans l’enseignement sur la Trinité et l’aspect Féminin de la Divinité, il n’y a pas de transfert du « trop humain » vers les sphères supérieures, mais, au contraire, c’est une compréhension de la polarité objective de nos couches – des principes masculin et féminin – comme une projection d’une polarité qui nous est incompréhensible dans l’être de Dieu.




 



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